Dernière modification le 3 août 2021

Complexité de l’orthographe française

 

Le français a une orthographe compliquée pour trois raisons principales :

  • il s’agit d’une des langues les plus riches phonétiquement au monde [4 sons pour la lettre e, 2 pour le a, 2 pour le o, aucun pour le ou, in, on, un, en…). Le défi des premiers grammairiens et imprimeurs en charge de mettre par écrit la langue française (à compter véritablement du 16e siècle) a été de transcrire une telle richesse de sons en se limitant aux 24 caractères issus du latin, une langue qui restait majoritairement utilisée dans les écrits de l’époque. D’où l’introduction de signes diacritiques et de rajout de consonnes (é, è, gn, ll, etc.).

Valéry en dit : « les voyelles françaises sont nombreuses et très nuancées, forment une rare et précieuse collection de timbres délicats qui offrent aux poètes dignes de ce nom des valeurs par le jeu desquelles ils peuvent compenser le registre tempéré et la modération générale des accents de leur langue. La variété des é et des è, — les riches diphtongues, comme celles-ci : feuille, paille, pleure, toise, tien, etc., — l’e muet qui tantôt existe, tantôt ne se fait presque point sentir qu’il ne s’efface entièrement, et qui procure tant d’effets subtils de silences élémentaires, ou qui termine ou prolonge tant de mots par une sorte d’ombre que semble jeter après elle une syllabe accentuée, voilà des moyens dont on pourrait montrer l’efficacité par une infinité d’exemples. » [référence]

  • le choix d’un principe sémantique plutôt que phonétique pour l’écriture de la langue (l’espagnol, langue latine beaucoup plus pauvre phonétiquement, a pris – plus aisément – l’option phonétique ; l’italien moderne dans une moindre mesure). De cette façon, le lecteur reconnait facilement les familles de mots. Psycho rappelle son origine grecque (alors qu’il s’écrit sico en espagnol) et aucun lecteur n’assimilera les mots formés à partir de cette racine avec de possibles homonymes (sicaire par exemple).
  • Le nombre important d’homonymes dans une langue qui a privilégié la concision orale [voir matrice des sons plus bas] (par exemple les sept mots se prononçant « o ») que le grammarien de l’époque a jugé utile de distinguer par l’ajout de lettres explétives ; eau, au, o, ho, oh, aulx, haut, un choix probablement inutile dès lors que la langue parlée ne s’y trompait que rarement, de la même façon que le lecteur d’un texte ne se trompe jamais à la dysgraphie de mots comme ville / fille ou fils / fils.

Il faut sans doute ajouter à cela le vaste programme d’harmonisation entrepris au 17e siècle, réclamé par les imprimeurs et qu’il faut saluer, mais qui a été mal conduit : on insère quantité de lettres inutiles ou incohérentes, on rajoute des ‘ph’ au lieu de ‘f’ pour des mots n’ayant pas d’origine grecque ; on invente de graphies qui n’ont rien à voir avec les racines latines (dompter qui vient de domare), on double de façon aléatoire les consonnes, etc.

Valéry encore : « Je ne parlerai pas de notre orthographe, malheureusement fixée, en toute ignorance et absurdité, par les pédants du XVIIème siècle, et qui n’a pas laissé depuis lors […] de vicier la prononciation d’une quantité de nos mots. »

De la même façon, les règles grammaticales ont été fixées de façon très stricte et parfois incohérente. Par exemple, le français, à la différence des autres langues latines, a supprimé les suffixes dans certaines conjugaisons, je mange, tu manges, il mange. De la sorte, l’importance du pronom personnel je, tu, il ou elle, se voit renforcée. Mais du coup, conservant les pronoms, il devenait redondant de conserver les suffixes : nous mangeons, vous mangez, etc. L’espagnol, qui comme le latin conserve les suffixes signifiants, est en mesure de supprimer les pronoms, sauf pour emphatiser.

Valéry toujours : Notre syntaxe est des plus rigides. Elle s’égale, quant à la rigueur des conventions, à notre prosodie classique. Il est remarquable qu’un peuple dont l’esprit passe pour excessivement libre et logique se soit astreint dans son parler à des contraintes dont beaucoup sont inexplicables. Peut-être les Français ont-ils senti qu’il existe une liberté d’ordre supérieur qui se révèle et s’acquiert par le détour des gênes, même tout inutiles.

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