le débat destructif (18.07.22)

Numéro 36 – 18 juillet 2022

 

  • Un intérêt renouvelé pour le débat constructif

L’absence de majorité absolue à l’Assemblée nationale a provoqué une redécouverte générale des mérites de la négociation et du compromis. C’est une excellente nouvelle : notre numéro sur ces élections soulignait le peu d’expertise des politiques français dans ce domaine.

L’importance du débat constructif est au cœur du message et de la méthode de R! et motive l’une des actions que nous avons entamées : multiplier les débats constructifs en diffusant ses règles de fonctionnement et sa pratique, à l’école, en politique, dans toutes les collectivités.

 

  • Nous apprenons à aimer le débat destructif

Un lieu commun des analyses en France est de regretter l’absence de débats constructifs. On s’interroge peu en revanche sur son concurrent, qui serait en toute logique le débat destructif, ou sur les raisons de cette absence. Tous nos débats ne sont pas destructifs, mais ceux que nous apprenons très tôt à aimer, ceux auxquels s’entrainent les jeunes qui ont de l’ambition sont une forme de débat qu’on pourrait appeler le débat-duel qui est assez proche du débat destructif. Le débat-duel considère les autres participants au débat comme des adversaires qu’il convient de dominer, de vaincre au cours du débat. Peu importe souvent le côté qu’on défend, l’objectif est de moucher l’autre partie. Ces réflexes sont souvent si bien intégrés qu’on n’est pas conscient de l’écoute très sélective qu’ils provoquent et qui empêchent toute construction commune. Dans ce que dit l’autre partie, on va repérer les points de désaccord sur lesquels on dispose des meilleurs arguments (souvent toujours les mêmes, améliorés de débat en débat, comme des bottes d’escrime). Sur un plateau télé cherchant le buzz, on va interrompre son interlocuteur pour placer son coup. Dans un débat bien élevé, on va attendre son tour, mais on a cessé d’écouter l’interlocuteur : on se concentre sur la préparation de l’assaut. Beaucoup de journalistes entretiennent cet esprit du duel en cherchant à chaque débat son vainqueur et son vaincu.

 

  • Le débat constructif est une négociation

Un débat constructif vise comme son nom l’indique à construire quelque chose qui est dans l’intérêt commun de ceux qui débattent, qui peut être un projet ou une décision. Un débat constructif est une négociation réussie entre les membres d’une collectivité, mais aussi une négociation silencieuse de chaque membre avec lui-même pour concilier son intérêt particulier et ce qu’il entend de l’intérêt collectif. Ce double cheminement permet de progresser en discutant de ce qui fâche (ou qui pourrait fâcher) sans se fâcher. L’écoute s’inverse : on cesse de se concentrer sur les points de désaccord pour être attentif aux points d’accord.

 

  • Trois principes d’un débat constructif

Nous avons constaté l’efficacité de trois principes pour conduire des débats constructifs, que nous appelons des Débats d’Intérêt Collectifs, ou DIC (que nous appliquons et qui justifient notre devise : discuter de ce qui fâche sans se fâcher).

  • Il est rassurant que toutes les questions puissent être ouvertes, même celles qui fâchent, mais il est efficace de ne traiter qu’une seule question par débat. Car il est facile de détruire un débat en parlant d’autre chose.
  • Une question complexe exige quatre étapes : 1) un constat, 2) pour dégager un ou des défis consensuels, 3) identifier une ou des réponses long terme à chaque défi, et 4) déblayer la route vers chaque réponse par une ou des actions immédiates.
  • Et il faut rechercher un accord à chaque étape. On peut parler d’accord, de consensus, de compromis… Nous préférons parler d’unanimité et évacuer de nos cerveaux le réflexe du vote, qui est la façon la plus brutale d’interrompre un débat constructif. On ne vote d’ailleurs jamais dans une assemblée amicale qui fonctionne bien. C’est la recherche de l’unanimité qui oblige chacun à écouter les autres, pour essayer de comprendre ce qui est essentiel pour eux. C’est elle aussi qui oblige le mouton noir qui bloque une réponse à expliquer ce qui le ferait changer d’avis : faits nouveaux, expériences réussies…

 

  • Trois moyens d’arriver à l’unanimité

Ce troisième principe de recherche de l’unanimité est le plus compliqué. Il est possible avec trois ingrédients.

-Le plus classique est une modération dans l’expression : outre les critères usuels, le DIC recommande de renoncer aux attaques ou aux louanges partisanes qui altèrent la qualité d’écoute des autres membres.

-Le second est une bonne gestion du temps. On doit s’accorder préalablement sur ce qu’est une urgence et ce qu’elle autorise comme entorse à l’unanimité. Invoquer l’urgence est l’une des façons les plus classiques de détruire un débat, et vice-versa : certains pays sont arrivés à des votes unanimes des parlementaires sur une réforme des retraites, simplement en posant que l’objectif d’unanimité était recherché et qu’on donnerait le temps au temps. Une fois purgée l’urgence et en l’absence d’unanimité, on reporte ou on adopte la méthode des petits pas, en avançant sur ce qui est acquis.

-Le dernier est la nécessité de partager une même conception de l’intérêt collectif (et de s’entendre au début du débat sur ce point) : quelque chose qui permettra de reconnaitre la meilleure de deux réponses.

 

  • Trois axes d’intérêt collectif

A nouveau, ce troisième ingrédient est le plus difficile, mais il nous semble que n’importe quelle collectivité peut s’accorder sur trois axes de l’intérêt collectif, permettant d’évaluer n’importe quel mécanisme :

  • Qu’il augmente l’envie des membres de participer.
  • Qu’il renforce les membres trop faibles et/ou qu’il encadre les trop puissants.
  • Qu’il facilite la conciliation entre les membres.

C’est cette approche que nous utilisons, quand nous creusons entre inscrits les actions à court terme qui pourraient faire progresser les débats d’intérêt collectif. Elle est pragmatique et ouverte à toutes les contributions permettant de l’améliorer.

 

Découvrez le débat R! en cours sur : Multiplier les débats d’intérêt collectif (ou DIC)