le vote préférentiel australien (11.07.22)

Numéro 35 – 11 juillet 2022

 

La France est championne d’Europe de l’abstention aux élections nationales (voir notre dernier numéro). Pour comprendre cette désaffection du jeu électoral, nous étudions à R! d’autres mécanismes plus motivants pour les électeurs : pas forcément pour les transposer mais pour comprendre ce qui fait leur succès. Après l’Allemagne, nous nous penchons sur l’Australie ou viennent de se dérouler des élections législatives.

 

  • Un mécanisme ancien et original

La peur de l’isolement sur un territoire immense, et la recherche d’un fonctionnement apaisé de la communauté sont au cœur de l’identité australienne. Le jeu électoral favorise le rapprochement des points de vue. Aux législatives, les représentants sont élus au scrutin majoritaire par circonscription, comme en France, mais sur un seul tour. Il faut classer tous les candidats sur son bulletin de vote, par ordre de préférence.

Quand aucun candidat n’obtient la majorité absolue sur les premiers choix des électeurs, un mécanisme (différent selon les états) permet de dégager un gagnant en redistribuant les votes préférentiels du ou des candidats ayant obtenu le moins de voix.

 

  • Des dynamiques positives pour les électeurs…

Le vote par préférence est plus complexe que notre bulletin unique. Mais cette complexité est voulue : elle oblige un électeur ou une électrice à s’intéresser à TOUS les candidats, car il y avait cette idée chez les pères fondateurs australiens que si l’on est indifférent aux candidats « suivants » cela signifie dans le fond qu’on est indifférent à l’ensemble des candidats. Et le vote préférentiel récompense l’électeur de son effort en donnant à son vote une valeur même si son favori n’est pas élu : on retrouve un avantage fort du vote proportionnel. Les électeurs ont bien compris et pris en main ce pouvoir : en 2022, près de 70% des élus l’ont été après la prise en compte de préférences portées sur les bulletins d’autres candidats, et certains des gagnants étaient arrivés en 2e ou même en 3e position.

 

  • …et pour les candidats

Côté « offre », les candidats doivent intégrer le vote préférentiel. Un nouveau parti ou un candidat indépendant peut s’introduire dans le jeu s’il montre que ses préoccupations sont compatibles avec d’autres. Le vote préférentiel avantage ceux capables de convaincre qu’ils croient en quelque chose qui manque aux autres, et qu’ils sont capables de le défendre AVEC d’autres. Il freine à la fois la tentation de gagner tout seul pour avoir tous les pouvoirs (winner takes all) et celle de s’enfermer dans un discours de rupture : la marginalisation durable au Parlement australien des partis extrémistes en témoigne, y compris au Sénat où l’on vote à la proportionnelle.

Le déclin des partis historiques de gouvernement, conservateurs et travaillistes, n’empêche pas (pour l’instant) l’alternance entre eux, mais la victoire en 2022 des travaillistes est fortement imprégnée des préoccupations portées par les « petits partis » Ecologiste et Indépendant, en forte progression. Les aspirations qui ne trouvent pas de débouché avec les partis de gouvernement se frayent un chemin à travers le vote préférentiel. Les partis de gouvernement doivent également démontrer leur capacité à gouverner avec d’autres. Le vote préférentiel ne protège pas l’Australie de la médiocrité du débat politique et parfois des candidats. Mais 70% des Australiens s’y disent attachés.

 

  • Quelles leçons en France ?

Il est tentant de relever les différences avec la situation en France où notre système électoral peine à rendre compte d’aspirations des électeurs souvent riches et nuancées. Il enferme l’électorat dit « populiste » dans une représentation réductrice et radicale de ses aspirations. Les dynamiques de rejet dominent désormais : une moitié des électeurs ne votent pas, et deux tiers des votants donnent un sens de sanction à leur vote. Faute d’être entendues, ces aspirations (ces « préférences », diraient les Australiens) s’effacent dans l’abstention ou sont ramenées à une représentation réductrice et radicale par des partis qui jouent la polarisation.

Un système électoral ne fait rien seul. Mais il crée des comportements chez les électeurs et chez les élus qui peuvent être plus ou moins favorables à l’intérêt collectif. En France, nos mécanismes électoraux renforcent des discours politiques qui valorisent le conflit et sacralisent le grand soir. D’autres règles pourraient au contraire valoriser les comportements de conciliation, sans que les convictions en souffrent, au contraire. En apportant aux électeurs une « offre » électorale riche et surtout en leur évitant la frustration du « vote utile », une évolution des règles électorales serait un des moyens de surmonter notre handicap national de rejet collectif du jeu électoral. Un intérêt du vote préférentiel est qu’il n’amène pas à renoncer au changement, mais qu’il oblige électeurs et élus à se poser une question essentielle en démocratie : avec qui construire ce changement ? 

 

Découvrez le débat R! en cours sur : Multiplier les débats d’intérêt collectif (ou DIC)