les enseignants absents (14.02.22)

Numéro 14 – 14 février 2022

 

  • Un débat bien plus ancien que le Covid 19

La crise du Covid 19 a souligné l’extrême importance de la continuité du service scolaire, d’abord pour les jeunes mais aussi pour leurs parents et pour toute la collectivité. Cette continuité est un débat ancien, avec une administration et des enseignants se renvoyant la balle. Pour apporter sur ce débat le regard de l’intérêt collectif, nous ne partirons pas des polémiques sur les protocoles Covid 19 mais d’un rapport de la Cour des comptes de décembre dernier sur la gestion de l’absence des enseignants (il se concentre sur l’enseignement secondaire où le problème est le plus aigu).

 

  • Des élèves souvent sans enseignants, largement du fait de l’administration elle-même

C’est un problème récurrent qui renvoie l’image d’un système bloqué : la Cour l’avait déjà étudié en 2013 et, ni ies problèmes, ni les recommandations de la Cour ne semblent avoir beaucoup changé . Les absences de courte durée (moins de 15 jours), mal remplacées, auraient représenté une perte de 10 % des heures de cours sur l’année 2018-2019, en augmentation de 24 % par rapport à l’année précédente. C’est très élevé pour un service essentiel. Une surprise est que deux tiers de ces absences sont engendrées par le fonctionnement du système lui-même : organisation de formations ou d’examens qui laisse les élèves sans personne. Les motifs personnels (principalement pour raison de santé) ne représentent qu’un tiers des absences, soit environ 3%. Ce taux des absences personnelles est inférieur à beaucoup d’entreprises …sauf que dans les entreprises classiques, les clients ne sont pas renvoyés quand une personne est absente !

 

  • Favoriser la gestion locale plutôt qu’aggraver la centralisation

La Cour regrette que l’Éducation nationale n’ait pas d’outil central pour remonter en temps réel à Paris la réalité du terrain et des absences. D’où une enquête spéciale (qui a sûrement pris beaucoup de temps sur le terrain) pour « quantifier » un phénomène dont chaque élève et chaque parent connait des exemples : une classe se retrouve sans enseignant, le ministère est incapable d’indiquer quand le problème sera réglé. Et au final, les élèves en pâtissent.

On comprend qu’une organisation de quelques personnes n’arrive pas à garantir la continuité de son service. Mais un établissement du secondaire réunit des dizaines de personnes. L’intuition du citoyen est donc qu’un objectif raisonnable serait que la garantie de la continuité soit assurée au niveau de l’établissement. Qu’est-ce qui empêche cette solution de bon sens, que la continuité du service soit au cœur d’un projet d’école ou d’établissement ? La première raison est l’extrême centralisation de la gestion des enseignants. L’absurdité de cette centralisation parisienne devrait être évidente : aucune organisation au monde (publique ou privée) ne sait bien gérer de façon centralisée un million de salariés (les effectifs de l’Éducation nationale). Pourtant la Cour des comptes, institution parisienne prestigieuse, conforte cette approche pyramidale : plutôt que de responsabiliser les équipes locales, elle recommande un grand logiciel national pour mieux tout suivre depuis Paris.

 

  • Suffit-il de demander aux enseignants d’en faire plus ?

Constatant qu’il manque des heures, notamment celles prises par la formation ou par les examens, la Cour suggère d’ajouter au service actuel des enseignants le remplacement ponctuel d’un collègue absent. L’argument est qu’un enseignant a moins d’heures de cours qu’un agent public classique n’a d’heures de travail. La Cour alimente ainsi le dialogue de sourds qui oppose depuis des dizaines d’années ceux qui considèrent qu’il faut faire travailler plus les enseignants ; et ceux qui répondent qu’il faut embaucher plus d’enseignants.

Cette question du temps de travail est bloquée : chacun sait que le temps de travail de l’enseignant intègre des heures avant et après ses cours, très différentes selon les enseignants. Le défi pour en sortir serait la négociation d’un nouveau contrat entre la nation et ses enseignants. Qui parte de l’idée simple que la première qualité d’un système d’enseignement est celle de ses enseignants, de leur motivation, de leur formation, de leur envie de transmettre. La négociation permettrait de mettre sur la table le juste équilibre entre les points forts et les contraintes du travail d’enseignant pour assurer leur motivation.

 

  • Pourquoi des enseignants enfermés dans leur matière ?

Une raison qui rend difficile de responsabiliser un établissement sur la continuité de son service est la très faible coopération entre enseignants, et leur extrême spécialisation. La Cour note d’ailleurs que la continuité du service est très difficile avec une seule matière par enseignant. Elle n’approfondit pas mais elle touche du doigt une question que nous creusons à R! : cette originalité française de la spécialisation sur une seule matière de l’immense majorité des enseignants du secondaire. Cette spécialisation complique la continuité du service. Elle dégrade la qualité de l’éducation : les enjeux du monde contemporain font qu’on ne peut se limiter à une vision cloisonnée des savoirs, il faut au contraire pouvoir croiser les savoirs et les compétences. Elle empêche le travail en équipe entre enseignants (par exemple, contrairement à d’autres pays, il n’y a pas en France de tradition de partage de ses matériels d’enseignement entre collègues).

La spécialisation a aussi certains avantages : comment en discuter et progresser dans le décloisonnement ? Un point de départ serait de comprendre pourquoi les autres grands pays européens, notamment parmi ceux qui ont de meilleurs résultats éducatifs que les nôtres, ne spécialisent pas leurs enseignants du secondaire par matière.

Ce défi d’assurer la continuité du service d’enseignement (comme celle d’autres services essentiels) apparaît ainsi au cœur d’une discussion sur l’éducation que nous vous invitons à poursuivre sur la page Éducation de R! et les 5 autres défis consensuels qu’elle identifie.

 

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