Numéro 47 – 28 novembre 2022
FTX, une compagnie américaine qui valait 32 milliards, s’est effondrée en quelques jours. Cette nouvelle faillite retentissante d’une cryptomonnaie (FTX gérait une cryptomonnaie, un “token”, FTT) après celles des cryptomonnaies Voyager Digital et Celsius, fait trembler les cryptomonnaies et fragilise leurs promoteurs. Elle nous donne l’occasion de revenir sur cette innovation malheureuse à laquelle nous avions consacré un numéro il y a 6 mois sous le titre Les cryptomonnaies et l’intérêt collectif.
Nous disions de cette curieuse innovation qu’elle était un outil d’impunité des criminels, un placement spéculatif particulièrement dangereux et un bras d’honneur à l’égard des générations futures (avec l’émission ex nihilo de l’équivalent chaque année de la production de Gaz à effet de serre de tout un pays virtuel équivalent aux Pays-Bas, à travers la technique dite de “minage” qui fait que chaque paquet de transactions réclame de gigantesques quantités de calcul informatique).
La technologie ne sait pas remplacer la confiance entre les personnes
Les cryptomonnaies se sont construites à partir d’une histoire profondément vicieuse : une technologie (la blockchain) pourrait se substituer à la confiance construite entre des personnes, directement ou à travers des institutions. La technologie peut conforter la confiance, mais le socle reste celui de la confiance humaine, sauf à faire de la technologie un leurre et une arme entre les mains des tricheurs, ce qu’elle est devenue.
Des techniques vieilles comme le monde pour inspirer confiance
L’ascension et la chute de FTX nous rappellent que les promoteurs de biens spéculatifs font toujours appel aux mêmes « trucs » pour inspirer confiance. Avant de s’effondrer finalement pour la même raison : la perte brutale de cette confiance :
- s’attacher des puissants politiques : pour FTX par des donations au Parti Démocrate
- s’attacher des puissants économiques : aujourd’hui, le monde de la tech. La seule réalité économique derrière FTX ce sont des dépenses technologiques
- s’attacher les naïfs par des dons énormes à des œuvres caritatives ou sportives (le nom du plus grand stade de Miami dans le cas de FTX) .
Des fragilités humaines vieilles aussi comme le monde
A la base des spéculations réussies on trouve des conteurs-menteurs géniaux (on dit souvent aujourd’hui « charismatiques »), qui personnalisent à outrance leur entreprise et son succès et court-circuitent les tentatives de contrôle : comme le vieux Madoff, le jeune Sam Bankman-Frief créateur de FTX et de Alameda était particulièrement doué pour « jouer » au génie.
Le procès va révéler le nombre de gens qui ont vécu « sur la bête » pendant des années, dans une entreprise « géniale » donc « hors règles ». On parle de centaines de millions d’achats de villas aux Bahamas. Jusqu’aux quatre derniers jours de naufrage où 600 millions de dollars auraient disparu, sûrement sur des comptes bien réels.
Les principes les plus élémentaires pour éviter les fraudes ont été violés. Les deux principales sociétés parmi la centaine qui ont fait faillite étaient deux sociétés qui auraient dû être séparées par une muraille de Chine : d’un côté Alameda Research qui faisait des placements risqués notamment dans la cryptomonnaie FTT ; de l’autre FTX organisait le marché de cette monnaie qui recueillait des fonds d’épargnants en garantie des opérations. Sauf que Alameda Research était dirigée par Caroline Ellison, très proche dans la vraie vie de Sam Bankman-Frief. Quand les choses ont commencé à sentir le roussi il s’est passé ce qu’il se passe toujours : FTX a passé à Alameda Research l’argent de ses clients, plusieurs milliards semble-t-il, qui n’ont pas tenu longtemps face à la fuite généralisée pour sortir de la cryptomonnaie.
Quelles solutions ?
L’heure du bilan approche pour les cryptomonnaies. La plus fringante, le bitcoin, a vu sa valeur divisée par 4 et le discours associant cryptomonnaie et sécurité supérieure aux monnaies “anciennes” devient de plus en plus difficile à tenir. Quelle aura été l’utilité collective de ces innovations ?
Nous suggérions deux pistes il y a 6 mois :
- Réglementer les cryptomonnaies comme n’importe quel placement. Sur ce front, rien n’a bougé, mais peut-être la faillite va-t-elle émouvoir les américains (Les actionnaires de FTX ont perdu d’un coup 32 milliards de valeur virtuelle et n’auront que leurs yeux pour pleurer. Mais un million de clients épargnants auraient aussi perdu 8 milliards de fonds).
- Interdire la technique du minage qui fait que, parmi tous les placements spéculatifs, les cryptomonnaies sont celles qui ont l’empreinte carbone la plus désastreuse. Sur ce front non plus rien n’a bougé.
Notre initiative Carbones sur factures ouvre une troisième piste. Le jour où on sait mesurer précisément le poids de Gaz à effet de serre dans chaque produit, on peut aussi mesurer précisément la contribution d’une startup innovante à la transition climatique. Et donc demander à une start up qui cherche des financements non plus une mais deux prévisions pour l’avenir (les financiers parlent de « business plan ») : une prévision en euro, comme d’habitude, et une prévision de sa contribution à la trajectoire carbone.
Cela nous évitera peut-être un nouvel échec collectif de l’intérêt collectif.
