finance verte : encore des scandales (15.02.23)

Numéro 54 – 15 février 2023

 

Quand les carbones financiers masquent les carbones réels

Un consortium de journalistes (du Guardian, de Die Zeit et de SourceMaterial) vient de révéler que plus de 90% des crédits carbone certifiés par l’un des principaux standards « verts » privés mondiaux n’auront pas d’impact sur les émissions de carbones, contrairement à leur prétention. Il y a malheureusement beaucoup de faussaires dans la finance verte et c’est dramatique pour l’objectif collectif de décarbonation (nous avions décrit dans un précédent numéro l’histoire des pingouins sur des pistes de neige artificielles dans le Golfe estampillées « vertes »).

 

Le cœur du problème : mieux compter les carbones

Plutôt que de dénoncer les faussaires, notre initiative Carbones Sur Factures (CSF) s’intéresse à la raison de ces fraudes. Nos travaux confirment que la première raison est le flou des règles de comptage actuel des carbones : un comptage qu’on appelle parfois « comptabilité carbone » mais qui n’a strictement rien pour l’instant d’une comptabilité. La mobilisation pour la décarbonation est impossible sans de bonnes pratiques simples sur la façon de compter les carbones.

 

Le protocole européen en construction par CSF

CSF anime depuis maintenant 6 semaines la construction d’une méthode comptable de comptage des carbones par un collectif ouvert de femmes et d’hommes, entrepreneurs, associatifs, informaticiens, universitaires, fonctionnaires, comptables, élus … et bien sûr financiers (elle est aussi accessible et discutable en ligne par chacun ICI). Elle deviendra au printemps une bonne pratique européenne sous la forme d’un protocole (COI Protocol pour Carbon On Invoice). Le projet clarifie déjà énormément de choses, en distinguant carbones réels et carbones financiers.

 

Carbones réels et carbones financiers

  • Un carbone réel, c’est un carbone qui pèse dans le poids en carbones d’un produit ou d’un service: si je suis une société de conseil, le poids de ma journée de conseil contiendra les carbones du chauffage de mes bureaux, du trajet pour aller chez mon client, de mon ordinateur… C’est lui qui va me permettre de travailler ma compétitivité climatique et qui aidera mon client (si je lui passe le poids sur ma facture) à améliorer la sienne.
  • Un carbone financier se compte aussi en kg d’équivalent CO2 mais il mesure une chose très différente : la performance d’un instrument financier (une action, un crédit), c’est-à-dire son niveau de risque et son rendement carbone.

Comme acheteur, je veux les vrais poids en carbones du service proposé, et donc, bonne pratique numéro 1 : ne pas fausser les poids réels des produits et services par des carbones financiers.

 

Retour sur les crédits carbone et la compensation du réel par le financier

Revenons au scandale des crédits carbone (parfois qualifiés de « volontaires » ou de « gris » pour les distinguer des crédits carbones réglementés). Invention de la finance verte, ils ont représenté plus de 60 milliards de dollars d’émission l’année dernière. Un crédit carbone est un carbone financier. Une grande entreprise, par exemple Google, paye l’entretien d’une forêt. Cet entretien est censé améliorer d’un certain poids le captage de carbone par la forêt. Ces carbones (réels) bénéficient au propriétaire de la forêt quand il compte les carbones (réels) du bois qu’il vend. Ils vont aussi être attribués comme carbones (financiers) à Google comme « reconnaissance » de son aide à l’entretien. Dans le flou actuel des règles de comptage, Google réduit le poids en carbones (réels) de ses centres informatiques par ces carbones (financiers). En supposant que l’amélioration du captage soit réelle (raison du scandale) la controverse fait rage pour savoir si cette compensation est admissible au niveau de Google (en gros, le GIEC est contre, les « fabricants » de crédits carbones sont pour). Mais une chose est sûre : ces carbones financiers ne doivent pas brouiller les carbones réels. Si le poids réel de l’hébergement informatique de Google est plus élevé qu’un hébergement concurrent, les clients doivent le savoir. La « compensation » des crédits carbones au niveau d’un produit ou d’un service viole la bonne pratique numéro 1, elle fausse les poids réels en compensant des carbones réels avec des carbones financiers.