la facture d’électricité (7.2.22)

numéro 13 – 7 février 2022

 

  • L’actualité électrique est chargée

La montée du prix du pétrole et celle plus brutale du gaz naturel, en partie du fait de la reprise économique, ont provoqué un choc d’inflation très fort, y compris sur les achats d’énergie des particuliers. Partout des décisions politiques ont été prises, plus ou moins heureuses (la hausse du prix du gaz a provoqué une quasi-guerre civile au Kazakhstan, dont le dirigeant n’a été sauvé que grâce à l’intervention russe). En France, le gouvernement a décidé le versement de 100€ à 38 millions de Français, dont les revenus étaient inférieurs à 2000€ nets par mois ; et bloqué par différents moyens les hausses du prix de l’électricité.

Quel peut être le regard de l’intérêt collectif sur ces décisions ?

 

  • Un bouclier énergétique pour les plus fragiles

Une première remarque est le court-termisme de l’action politique. Nous semblons pris par surprise chaque fois qu’un marché vital s’envole, un peu comme pour les épidémies (voir notre numéro : Deux ans de Covid 19). Cela n’a pourtant rien d’une surprise puisque cela fait plus de dix ans que la réglementation européenne a imposé comme prix de référence de tout le marché européen de l’énergie, électricité incluse, le prix du marché international du gaz, incontrôlable et dont même personne n’est capable d’expliquer simplement les évolutions. Les observateurs sont d’accord que le chèque de 100€ ne couvre que quelques mois, et qu’il est totalement insuffisant pour certains. La crise des Gilets jaunes a en effet montré qu’il était impossible de remonter le prix de l’énergie sans prendre en compte les plus fragiles, parce que, différentes études l’ont confirmé un peu tard, la hausse de l’énergie touche plus durement les gens les plus fragiles. Le défi reste d’ouvrir le chantier d’une protection des plus fragiles contre une hausse du prix de l’énergie, conjoncturelle aujourd’hui, inéluctable demain.

 

  • Le mécanisme catastrophique mis en place il y a 12 ans

Une loi de 2010, largement à l’initiative de l’Europe, a créé un mécanisme absurde. L’idée européenne était que l’allocation par le marché était toujours la meilleure solution, y compris pour les grands services collectifs comme l’énergie ou le rail, et que si le marché n’existait pas, eh bien il fallait l’inventer.

On a donc créé artificiellement des concurrents au producteur national EdF, en leur garantissant qu’ils seraient profitables. Comment ? Le système leur assure des achats à EdF à prix subventionné, moins cher que le prix auquel EdF vend ; et la possibilité d’acheter sur le marché international dès que c’est avantageux. En 10 ans, ils ont gagné 9 millions de clients avec l’argument simple : « avec nous, vous paierez moins cher que le tarif garanti d’EdF ».

Le système gagnait toujours … sauf en cas de crise de marché, comme actuellement : la subvention ne suffit plus. Les concurrents devaient résilier leurs clients ou les augmenter fortement : les pouvoirs publics ont préféré forcer EdF à augmenter sa subvention. L’entreprise publique chiffre le coût à 8 milliards. C’est peut-être surestimé, mais une chose est certaine, les gains pendant 12 ans ont été privés, la perte aujourd’hui sera supportée par la collectivité. (Notons que le mécanisme prévoyait que ces nouveaux concurrents produisent une partie de leur électricité, obligation non respectée par la plupart et jamais sanctionnée.)

 

  • Des concurrents parasites

La crise met donc à jour un système absurde : le producteur national subventionne ses concurrents. L’argumentaire de ceux-ci a été relayé dans beaucoup de médias : le parc nucléaire, financé sur fonds publics, a créé une « rente » à EdF ; ils sont des “Robins des bois” qui “rendent” cette rente aux consommateurs.

Le regard de l’intérêt collectif remarque d’abord que c’est une terrible façon de redistribuer des fonds publics : en rémunérant au passage les actionnaires de ces nouveaux concurrents, en payant leurs campagnes de publicité contre EdF, et même en payant les campagnes de publicité d’EdF en réaction (qui sont à la charge de la collectivité, s’agissant d’une entreprise publique).

 

  • Une production d’électricité vieillissante

Une autre partie de l’argumentaire mérite l’attention : y a-t-il une « rente du nucléaire » ? La réalité est différente. Il y a 20 ans, EdF et la France ont fortement réduit les investissements dans la production d’électricité : nous avions un parc nucléaire important satisfaisant alors largement aux besoins. Les pouvoirs publics ont décidé la pause : plus de grands chantiers, et interdiction au producteur national de se constituer des réserves pour remplacer ses centrales quand elles vieilliraient. Les pouvoirs publics ont imposé une hausse très faible du prix de l’électricité et ponctionné les réserves d’EdF. Après 22 ans de politique de cigale, nos centrales sont vieilles, la transition énergétique tape à la porte et la collectivité n’a constitué aucune réserve.

 

  • Une prise de conscience du défi énergétique retardée de 20 ans

L’image de la « rente nucléaire » a donc joué pendant 22 ans le rôle d’une anesthésie collective. 22 ans, c’est une génération, et le coût sera élevé pour la génération suivante. Redresser la barre est compliqué, parce que le discours de la rente et la loi de 2010 nous ont habitués à deux idées fausses :

  • On paye son électricité trop chère, alors qu’elle ne couvre ni le remplacement, ni sans doute le démantèlement des centrales actuelles.
  • Le choix important en électricité est celui du fournisseur, alors qu’ils vendent la même électricité…

Le défi aujourd’hui est de nous mettre d’accord entre Français, puis entre Européens, sur le fait que le prix de l’énergie va augmenter et qu’il faut le stabiliser d’abord pour les plus fragiles ; que la consommation doit être réduite au maximum ; et qu’il faut nous accorder sur la production assurant la transition énergétique et la sécurité d’approvisionnement. Nous y reviendrons dans d’autres numéros.

 

Découvrez le débat R! en cours sur : Une indexation des revenus d’intérêt collectif