le drame afghan (15-11-21)

Numéro 1 – 15 novembre 2021

 

Ce premier numéro de R! Actualité est consacré au drame afghan : un drame encore dans l’actualité mais déjà près d’en sortir, du moins pour ceux qui ont la chance de ne pas être personnellement concernés. L’approche R! suggère trois défis que l’Afghanistan pose à l’intérêt collectif (aux différents sens que donne R! à l’intérêt collectif, de l’intérêt national à l’intérêt universel).

 

  • L’échec fracassant d’une opération militaire extérieure

En septembre 2001, quand les États-Unis sont frappés par des terroristes abrités en Afghanistan, c’est (apparemment) le cas parfait justifiant une intervention militaire extérieure (d’ailleurs validée par l’ONU) :

  1. une attaque signée de terroristes protégés par les autorités afghanes (déjà les Talibans),
  2. une puissance militaire américaine gigantesque, appuyée par des dizaines d’alliés,
  3. et en face … une armée afghane faible, en lutte sur la majorité du pays avec des factions rivales.

20 ans après, des dizaines de milliers de morts et des milliers de milliards de dollars plus tard, les États-Unis vaincus quittent un pays ruiné.

Il est difficile de trouver une conséquence positive à cette intervention militaire. C’est un immense gâchis collectif,

  1. pour les Afghans d’abord et avant tout,
  2. pour les Américains ensuite, avec plus de 30 000 suicides d’anciens combattant(e)s aux États-Unis, une contribution majeure à l’épidémie d’opiacés qui dévaste ce pays et une perte de réputation considérable,
  3. et aussi pour les Français, puisque nous avons participé à cet effort collectif, jusqu’en 2012 pour les forces combattantes.

Si une intervention militaire extérieure est aussi catastrophique dans ces conditions idéales, à quelles conditions peut-elle être un succès ? Ce drame pose un défi à notre pays et aux autres : celui de repenser comment nous décidons d’engager notre force militaire à l’étranger, en clarifiant ce qui serait un succès et en nous demandant dans quels délais et avec quelles chances il peut être obtenu.

 

  • Un pays sans autorité nationale forte met les autres en danger

L’Afghanistan a une histoire plus ancienne que celle de la France et c’est le seul pays à avoir vaincu militairement à la fois l’Angleterre, la Russie (alors soviétique) et désormais les États-Unis. Mais dans tous les autres domaines c’est un pays terriblement faible, l’un des trois plus pauvres de la planète, sans autorité nationale légitime, en tout cas sur le dernier siècle : depuis 1900, Wikipédia recense 13 dirigeants afghans renversés dont 7 assassinés. L’intervention soviétique de 1979 s’est faite après des années d’une guerre civile abominable.

L’autorité nationale afghane a été incapable jusqu’ici d’apporter à sa population les services de base et d’abord la sécurité. Elle n’en sera probablement pas plus capable demain (ainsi l’attaque terroriste de plusieurs heures contre un hôpital militaire de Kaboul le 2 novembre). C’est le drame de ses habitants mais aussi un problème pour tous les autres pays. Dans un monde globalisé, un pays incapable de sécuriser son territoire est un foyer de contagion : mafias de la drogue, mafias du terrorisme, épidémies, pollutions… L’Afghanistan est dangereux pour nous, comme le Yémen, la Somalie, les pays du Sahel… comme tous les pays sans autorité nationale solide.

L’histoire de France nous dit que la consolidation d’une autorité nationale légitime est longue, coûteuse, souvent violente. La collectivité internationale est seule capable de la financer dans les pays les plus pauvres, au nom de la solidarité universelle en action, mais d’abord au nom de nos intérêts bien compris, compte tenu de l’énormité du coût des trafics ou du terrorisme.

Le drame afghan pose donc un second défi : assurer à l’autorité nationale des pays les plus faibles de quoi garantir les services essentiels à la fois à leur population et à la collectivité internationale.

 

  • Quelles contraintes pour empêcher une autorité nationale de déraper ?

Les autorités de Kaboul ont disposé d’énormément d’argent pendant 20 ans, pour s’effondrer finalement en quelques heures, car les moyens ne sont rien sans la légitimité et que la légitimité ne s’achète pas. La force d’occupation n’était pas légitime et les élites locales de Kaboul, corrompues et élues d’élections truquées, ne l’étaient pas plus : elles n’apportaient pas de meilleurs services essentiels « qu’avant » et ne permettaient pas à la population de s’identifier à elles.

Dans tous les pays aidés, les conditions des « bienfaiteurs » étrangers décrédibilisent les autorités locales parce qu’elles sont dictées par l’intérêt national du bienfaiteur (« accueillez ma base militaire », « achetez mes usines », « votez comme moi à l’ONU »…). Et cela, même quand le bienfaiteur se pense bien intentionné : les Occidentaux ont profité de leur victoire pour imposer l’émancipation des femmes afghanes. Mais les femmes afghanes qui ont cru à cette émancipation se retrouvent dans la terrible situation de ceux qu’une armée d’occupation laisse sans défense en se retirant.

Il faut donc concilier les deux défis déjà identifiés (consolider l’autorité nationale et éviter l’intervention militaire dans une situation telle que l’Afghanistan) avec le respect des droits essentiels de la population : empêcher que les autorités nationales la violentent ou la volent (en détournant l’argent). C’est à nouveau une question de solidarité universelle ET d’intérêt bien compris, quand on mesure le coût gigantesque pour les pays riches des guerres civiles, avec les interventions militaires et les migrations forcées qui s’en suivent.

Un troisième défi est donc de s’accorder sur les récompenses et les peines engageant chaque autorité nationale à la réconciliation nationale.

 

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Rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir le regard de l’intérêt collectif sur un sujet plus léger (encore que…) : la série coréenne à succès Squid Games