Numéro 60 – 10 mai 2023
Un Forrest Gump sans la baraka
Jack Teixeira, jeune salarié informaticien d’une organisation militaire américaine est l’origine de la pire fuite des services secrets les plus puissants du monde dans la période récente. Derrière ces fuites qui dévoilent les plans militaires Ukrainiens ou la façon dont les Etats-Unis espionnent leurs plus proches alliés, on ne trouve pas un service d’espionnage, une organisation privée surpuissante, ou un idéologue, mais semble-t-il un jeune militaire de 21 ans assez banal, très naïf, obsédé par les armes, qui aime plutôt son pays, qui admire son armée, et qui est profondément déçu par ce qu’il découvre du monde des adultes.
Un exemple de naïveté technologique
Un précédent numéro de R ! consacré à la faillite d’une cryptomonnaie et à la technologie blockchain écrivait que « la technologie ne sait pas remplacer la confiance entre les personnes, directement ou à travers des institutions. Elle peut la conforter, mais le socle reste celui de la confiance humaine, sauf à faire de la technologie un leurre et une arme entre les mains des tricheurs, ce qu’elle est devenue ». Les données militaires secrètes américaines sont protégées par les techniques numériques les plus avancées au monde. Mais il suffit d’un Jack Texeira pour nous rappeler qu’une confiance mal placée, une personne qui ne fait pas ce qu’on attend d’elle, réduit à néant la meilleure protection technologique.
Qui surveille les surveillants
On découvre à cette occasion qu’un million d’américains seraient habilités au niveau d’habilitation top secret le plus élevé. Un plan drastique va sûrement être mis en place pour réduire ce nombre, mais on peut prévoir qu’on n’y arrivera pas durablement : il reflète simplement le fait que l’armée et l’administration américaine sont des organisations gigantesques, servies par des outils de communication tout autant gigantesques qui réclament des armées d’informaticiens pour les gérer. Sont-elles d’ailleurs « servies par » ces outils, ou « prisonnières de » ces outils ? On a un million de surveillants, mais « qui surveille les surveillants ? » demandait déjà le poète Juvénal il y a 2000 ans.
Démocratie et secret des grandes organisations
Ce qui amène à s’interroger sur la place du secret en démocratie. Nous l’avons fait récemment pour les très grandes entreprises, dans un numéro consacré aux menaces pesant sur la liberté de la presse, menacée par des procédures baillons et une conception extensive du secret des affaires de ces très grandes entreprises. Peu de personnes questionnent le droit au secret des militaires ou plus largement des gouvernements, ce qu’on appelle parfois le “secret d’Etat”. Et pourtant, ce secret est peut-être de moins en moins efficace, et peut-être aussi de plus en plus coûteux.
Un secret d’Etat moins efficace ?
Le secret d’Etat perd de son efficacité dans une démocratie où l’information est partagée, surveillée, décryptée. Revenons sur le cas de Jack Texeira. On entend dire que c’est peut-être en fait une intoxication au second degré par l’armée américaine : les fuites n’en sont pas, elles sont volontaires, organisées, destinées à intoxiquer les services russes. Le simple citoyen ne peut s’empêcher de penser que ce bruit est peut-être vrai, ou peut-être une intoxication au troisième degré par l’armée américaine, pour éviter des questions désagréables sur son irresponsabilité. Et que les services secrets russes savent sûrement à quoi s’en tenir. Quelle est l’efficacité du secret militaire dans une démocratie, s’il sert surtout à brouiller les cartes entre responsables militaires et citoyens ?
Un secret d’Etat plus coûteux ?
Une démocratie a deux promesses par rapport à un régime non démocratique : la protection des secrets de la vie privée, et la participation aux décisions collectives. Ce sont ces promesses que le secret d’Etat affaiblit. Comment surveiller un million de personnes sans atteinte forte aux libertés individuelles ? La croissance de la taille des organisations et des flux d’informations risque de provoquer aussi une croissance de la surveillance avec un coût démocratique croissant pour protéger le secret de ces organisations.C’est une question iconoclaste dans cette période de montée des périls internationaux, mais une démocratie doit-elle pour se défendre avoir la même relation au secret qu’une dictature ? Ne risque-t-elle pas de perdre sur les deux tableaux, en étant moins efficace dans le registre du secret et de la brutalité, sans s’appuyer sur les forces d’intelligence collective et de mobilisation d’une démocratie ?
Nous allons d’ailleurs consacrer plusieurs numéros à une question ancienne remise à l’ordre du jour par le débat sur les retraites : comment donner goût à la démocratie en 2023.
