numéro 2 – 22 novembre 2021
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Pourquoi ce succès mondial ?
La série coréenne Squid Game a été sacrée par tous les médias dans le monde comme “le plus grand succès de Netflix pour un démarrage de série à l’international”, partout sauf en Chine dont Netflix est absent. Que nous dit ce succès de l’intérêt collectif ? A côté de ressorts classiques comme les jeux, l’horreur ou la violence, le premier épisode nous guide vers 4 grandes peurs collectives qui nous éclairent sur les grandes peurs sociales de notre époque. (Attention, spoiler mais uniquement sur ce premier des 9 épisodes : donc pas plus de révélations que dans la bande annonce !).
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La peur de se vendre
Le héros est un jeune père coréen, faible, plutôt gentil, veule, une caricature du vaurien : il abuse de sa vieille mère, il perd l’argent qu’il lui extorque aux courses de chevaux, il est poursuivi par des créanciers ignobles qui le menacent de lui prendre un rein et un œil à la fin du mois, il néglige sa petite fille qu’il aime et dont il apprend qu’à la fin du même mois elle va partir aux États-Unis avec sa mère remariée, sauf s’il subvient à ses besoins…
Au bord du gouffre, le diable tentateur vient vers lui sur un quai de métro, sous les traits d’un jeune homme souriant en costume gris, qui le fait jouer à un jeu, où il faut jeter une enveloppe sur une seconde posée sur le sol et que la seconde se retourne. La règle ? si le héros perd, le jeune homme se contente de lui donner une gifle ; s’il gagne, il touche 100.000 won. Notre héros, d’abord choqué, est finalement enchanté d’échanger son humiliation publique contre des billets de banque. Et le spectateur se demande si 74 euros compensent une humiliation publique … répétée (notre héros perd beaucoup plus souvent qu’il ne gagne) ? Qu’est-ce que je sacrifie à l’argent ? Quel est le juste prix du mépris ? Quel est le bon équilibre entre valeurs morales et valeur marchande ? Le ressort est la peur de se vendre.
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La peur de tomber toujours plus bas
Après cette épreuve, le héros est mûr pour accepter des jeux plus corsés… Il se retrouve avec 455 autres personnes de tous âges et des deux genres, qui ont accepté le même contrat. Leurs hôtes gardiens, masqués et en combinaison fuchsia, leur annoncent 6 jeux successifs, avec des éliminations définitives à chaque tour, et une immense somme d’argent, pour les gagnants. Quand certains réclament une explication, on leur passe des vidéos montrant qu’ils n’ont aucun droit : chacun supporte une dette devenue impossible à rembourser. Ce surendettement renvoie au ressort de la peur du déclassement et de la pauvreté, de l’échec qui en amène un autre, en boule de neige, sans possibilité de reprendre pied.
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La peur de la sélection élimination
Alors tous les 456 signent et partent pour le premier jeu. Il les surprend d’abord agréablement : dans une arène en plein air, dont le sable évoque les cirques antiques, une gigantesque poupée va jouer avec eux à 1 2 3 soleil, avec élimination de ceux qui sont surpris en train de bouger, ou qui n’arrivent pas dans le temps imparti à la ligne d’arrivée. Ce que comprennent les joueurs à un moment où il n’est plus question pour eux de bouger, même une oreille, c’est que l’élimination dont il s’agit est bien définitive : la poupée a des capteurs de mouvement et les perdants sont instantanément abattus par des tireurs invisibles. C’est le ressort de la peur de l’élimination, présent sûrement en Corée, un pays où le système de sélection scolaire est particulièrement brutal, mais probablement aussi ailleurs.
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La peur du complot
Tout est dirigé et suivi en secret par un personnage masqué, un chef invisible qui sirote un alcool dans un fauteuil devant la projection du jeu de massacre, mais qui rapporte obséquieusement au téléphone à encore plus mystérieux et haut placé que lui. Le ressort est celui de la peur de la manipulation, la peur du complot de puissants à la fois masqués et vicieux qui tirent dans l’ombre toutes les ficelles d’un monde qui pour “nous autres” est incompréhensible.
Ce premier épisode évoque un dernier ressort plus positif. Le spectateur a noté la règle du pacte signé par les joueurs : le jeu peut être arrêté si la majorité d’entre eux le décident. On sent venir l’idée plus tonique que ce jeu et ce monde terrifiant ne fonctionnent qu’avec notre accord et qu’il ne dépend que de nous de changer les règles avec lesquelles nous ne sommes plus d’accord.
- Ce regard sur Squid Game est rapide et limité à l’explication de son succès : n’hésitez pas à le critiquer dans le forum (sous ce numéro).
- Squid Game pose bien d’autres problèmes, sur le jeu, sur la protection des enfants contre les images de violence (on évoque en France des effets pervers dans les cours de récréation) et plus généralement sur la place de la violence dans notre société… Nous y reviendrons.
- Nous espérons poursuivre la discussion avec vous sur ces quatre peurs de notre époque à travers les quatre pages que R! leur consacre (chacune avec son espace de discussions-construction) : le poids croissant de la valeur marchande, la peur de la pauvreté, la peur de la sélection et la tentation de l’autoritarisme.
Découvrez le débat R! en cours sur : Multiplier les Débats d’Intérêt Collectif (les DIC)
Notre prochain numéro portera “le regard de l’intérêt collectif” sur le bilan de la COP 26.
