le film Don’t look up (24.1.22)

Numéro 11 – 24 janvier 2022

 

  • Un film stimulant

Une météorite géante fonce vers la terre et les deux scientifiques du fond de l’Amérique qui l’ont découverte n’arrivent pas à faire passer leur message. La parabole est transparente : personne n’écoute les avertissements des deux héros, comme personne (ou presque) n’écoute les avertissements du Giec sur le dérèglement climatique. Don’t look up est un film extrêmement bien fait, plusieurs passages sont vraiment drôles et certaines idées géniales, notamment celle du titre : quand la météorite devient parfaitement visible dans le ciel, ceux qui avaient affirmé qu’elle n’existait pas retombent sur leurs pieds en convainquant leurs partisans … de ne pas regarder en l’air (“don’t look up”). Le film est parfaitement dialogué et parfaitement joué (une mention spéciale à la présidente américaine Meryl Streep et à son fils-bras droit ou plutôt bras gauche, Jonah Hill). Le film est long, mais rien n’empêche de le voir en deux fois. C’est déjà beaucoup de qualités. Est-ce qu’il fait aussi avancer l’intérêt collectif, comme on l’entend dire par beaucoup de commentateurs ?

 

  • Une brillante dénonciation des puissants qui communiquent mais ne discutent pas

Le film présente remarquablement un message fort (qui est aussi celui de R!) : beaucoup de nos problèmes viennent de ce qu’on ne discute plus entre nous de façon constructive. On voit dans le film comment les puissants « communiquent » : ils passent même leur temps à communiquer ou à préparer leur communication. Mais ils n’ont pas le temps d’échanger avec personne. C’est vrai des puissants de la politique comme des puissants des médias : ils vivent les uns et les autres dans la hantise d’être zappés par leurs électeurs ou par leurs spectateurs. Les scientifiques sont à l’étage inférieur, et avides de plaire aux puissants des deux espèces : ils vont donc adapter leur communication à leurs attentes, pour obtenir une minute de plateau télé, ou une minute avec la présidente. Les dirigeants d’entreprises sont eux à l’étage supérieur : symbolisés par un patron qui est un mélange réussi des délires d’Elon Musk ou de Mark Zuckerberg, et de la suavité de vieux sage de Bill Gates. Ils ne discutent pas plus, parce qu’ils voient le monde à travers une grille unique : que peut y gagner mon entreprise ? (A noter, l’absence des responsables étrangers, à part un ricanement contre les Nations unies)

Le film nous fait donc bien toucher du doigt le manque de discussions constructives, c’est-à-dire de discussions entre des personnes de points de vue divers qui se parlent en s’écoutant, et qui créent par leurs échanges des réponses d’intérêt collectif. Au-delà, il peut provoquer deux déceptions.

 

  • Le confort de l’entre-soi

Don’t look up ne donne pas de réponses au problème qu’il dénonce et c’est normal : sa vocation n’est ni pédagogique, ni militante. Une déception peut pourtant venir du fait qu’il n’ouvre aucune perspective à la discussion constructive. Une tentation devant la cacophonie climatique est le repli sur soi et ses intérêts personnels : « c’est bien regrettable, mais tout cela ne dépend pas de moi ! » (voir notre numéro sur la conférence de Glasgow, déjà « zappée » des mémoires deux mois après). Dans le film, les gens puissants sont dangereux (politiques, médiatiques, économiques, scientifiques) mais les autres sont vraiment obtus (à l’exception peut-être des héros). On peut donc ressortir à la fois indigné, et renforcé dans l’idée que discuter avec les uns ou avec les autres est forcément voué à l’échec. La fin (attention, spoiler !) suggère d’ailleurs un message ambivalent : la terre explose, mais les héros sont paisibles, réunis avec leurs parents et leurs amis les plus proches autour d’un bon plat de viande bien arrosé, simplement pour être bien ensemble et prier, entre soi.

 

  • On ne tient pas encore une histoire motivante de la catastrophe climatique…

Une seconde déception tient au choix du scénario d’identifier le dérèglement climatique à une météorite géante : c’est une image très forte, mais fonctionne-t-elle ? L’originalité et la complexité du défi climatique viennent de ce que c’est une catastrophe terriblement lente et injuste, parce qu’elle touchera de façon profondément différente selon sa richesse et l’endroit où l’on vit. Il est donc doublement difficile de se motiver : en 2050, tous les puissants actuels auront disparu, et le monde restera très vivable pour leurs enfants et petits-enfants. Une image vraisemblable les représenterait dans des endroits tempérés, plongés (à la demande) dans la réalité virtuelle des catastrophes climatiques diverses qui se produiront ailleurs ; sentant (quelques minutes…) ce que cela fait de vivre avec 50° ou d’avoir de l’eau jusqu’à la taille ; et pouvant se soulager en donnant en temps réel aux malheureux montrés à l’image.

L’immense défi du dérèglement climatique est donc de trouver une histoire forte, capable de nous motiver collectivement. Les scénaristes se sont contentés de reprendre la franchise hollywoodienne du film catastrophe en deux heures, y compris ses effets spéciaux : la catastrophe est imminente et frappe tout le monde. Mais nous avons l’habitude de ces catastrophes générales et urgentes et nous savons (à peu près) les gérer ! Même si des choses ont été ratées face au covid 19 (voir notre dernier numéro), beaucoup ont été réussies. Don’t look up n’est donc pas encore l’histoire qui nous motivera autour de la catastrophe lente et injuste que nous vivons. Reconnaissons que ce n’était pas l’objectif des auteurs.

 

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