l’interdiction progressive du tabac (10.1.22)

N°9 – 10 janvier 2022

  • Innovation sociale en Nouvelle-Zélande

La Nouvelle-Zélande envisage d’interdire progressivement le tabac : à partir de 2023, toutes les générations nées après 2008 n’auront plus le droit de fumer. La règle s’appliquera donc d’abord uniquement aux moins de 15 ans, et l’âge augmentera automatiquement d’un an chaque année.

Maitriser une addiction est une des décisions les plus difficiles à prendre par une collectivité. On a contre soi ceux qui ne peuvent pas s’en passer, ceux qui les fournissent, et ceux qui sont furieux dès que la collectivité se mêle de la vie privée de ses membres. La panoplie des réponses possibles est large, surtout sur une grande addiction comme le tabac sur laquelle chaque pays a sa politique. Pourtant, l’innovation reste possible : un pays du bout du monde invente une façon de faire qui “coche” plusieurs des caractéristiques pour arriver à une bonne décision collective.

 

  • A la fois un compromis et une expérimentation

Quand les choses sont compliquées et les désaccords forts, la meilleure façon d’obtenir un consensus est d’expérimenter des compromis. Cette idée d’interdiction progressive est à la fois un compromis et une expérimentation. Le « truc » ici est de proposer une décision qui ne modifie au départ les droits de personne. Pour la même raison qu’il est plus facile de s’accorder sur un nouveau système de retraite s’il ne concerne que ceux qui ne se sont pas encore créés de droits. Ce compromis peut aussi être vu comme une expérimentation, puisque la décision est prise mais qu’elle ne s’applique que très progressivement. Chacun comprend que la marche arrière restera possible chaque année : on ne fait pas de grand saut dans le vide.

 

  • S’accorder sur le long terme

Autant il est difficile de se mettre d’accord pour demain, autant c’est plus facile sur une cible à trente ans (c’est d’ailleurs la méthode de R!). Un monde d’où le tabac aurait disparu est tentant pour presque tout le monde. Bien sûr, il faut accepter d’attendre 65 ans pour cela (avec une espérance de vie à 80 ans) … sauf si la réussite de la mesure accélère les choses. Sur les débats complexes, voir loin est la meilleure façon d’arriver à un accord.

 

  • Un contrôle crédible dès le départ

L’approche choisie évite le sevrage forcé et facilite donc le démarrage et les contrôles. Elle limite fortement le risque de créer une solidarité entre les contrevenants et l’ensemble de la population, qui complique les contrôles et les sanctions. En outre, l’interdiction sur la tranche d’âge initiale est consensuelle : même les producteurs de cigarettes sont mal à l’aise en croisant des jeunes qui fument devant un collège. Le contrôle est ensuite facilité puisqu’il suffit de vérifier l’année de naissance, et que celles et ceux soumis à l’interdiction l’auront connue toute leur vie.

 

  • Le respect de l’équité

Les politiques traditionnelles contre l’addiction posent deux problèmes d’équité en frappant plus durement une partie de la collectivité. D’abord parce que les interdictions paraissent faciles à ceux qui ne touchent pas au produit, mais qu’elles peuvent être terribles pour les victimes de l’addiction. Ensuite, parce que la taxation touche de façon très différente le niveau de vie des plus pauvres. L’approche choisie évite ces deux écueils. En outre, la Nouvelle-Zélande (et d’ailleurs également l’Australie) rattachent explicitement leur lutte contre le tabac à l’équité : une lutte contre l’injustice de la mortalité par le tabac, deux fois plus lourde dans les populations Maoris (Nouvelle-Zélande) et Aborigènes (Australie). Pour les deux pays, réduire cet écart est un projet de réconciliation nationale.

 

  • Le traitement des producteurs et les trafics

Une interdiction ou une taxation élevée pénalisent les producteurs et elles créent le risque d’un marché noir, avec la criminalité qu’il favorise. Ces risques sont limités dans cette approche d’interdiction très progressive. L’intérêt d’un trafic sera longtemps presque nul : les amis plus âgés peuvent alimenter des tricheurs, et l’opprobre social contre les trafiquants sera maximal. Et les producteurs sont très peu touchés au départ. Notons que la Nouvelle-Zélande a déjà fortement utilisé l’arme de la taxe: le paquet de cigarettes y coûte plus de 20€ ce qui met le budget annuel d’un fumeur à un paquet par jour à presque 8.000€.

 

  • La justice entre les générations

L’approche par les jeunes est astucieuse, parce qu’il est plus facile pour eux de respecter l’interdiction et qu’ils sont souvent des modèles de consommation : si les jeunes considèrent que “le tabac, c’est pas cool”, l’interdiction sera dans le sac. Mais les jeunes peuvent aussi considérer qu’on se réconcilie sur leur dos, et faire du tabac un modèle d’affirmation de soi en refusant cette inégalité devant la loi entre jeunes et vieux. C’est un exemple de la nécessité d’inviter dans le débat politique la justice entre les générations. Nous en avions rencontré un autre à propos des décisions à prendre sur la viabilité de la Terre (cf notre numéro sur la COP26) et la question est également présente pour les mesures face au Covid 19, nous y reviendrons : R! identifie la question de la justice entre les générations comme un défi majeur, mal pris en compte par le politique. (A noter : l’Italie vient de décider la vaccination obligatoire mais seulement pour les plus de 50 ans).

 

Découvrez le débat R! en cours sur : Des contraintes sanitaires d’intérêt collectif 

 

 

Pour aller plus loin, visitez  les pages consacrées au Thème Addictions, au Défi Maitriser l’addiction au tabac, ou la réponse Une génération sans tabac.