et maintenant, comment nous réconcilier ? (06.07.23)

Numéro 65 – 6 juillet 2023

 

La mort de Nahel lors d’un contrôle de police et les émeutes qui ont suivi interpellent la France et bien au-delà. Tout est navrant dans les violences terribles qui se sont enchainées. Nous sommes bien sûr interpelés à Réconcilions-nous ! et nous constatons que beaucoup des discussions tournent autour de la question qui est notre raison d’être : comment se réconcilier ? Ces quelques réflexions ne prétendent pas être des recettes, mais des pistes tirées de nos travaux et de nos précédents numéros de R! Actualité qui peuvent peut-être aider à prendre du recul.

Bien accueillir chaque nouvelle génération

Bien accueillir chaque nouvelle génération est un des thèmes que nous creusons. Qu’avons-nous raté pour que la nouvelle génération qui arrive ressemble à ces jeunes, parfois de 13 ou 15 ans seulement, ivres de violence ? Aussi difficile que ce soit, il nous faut faire preuve d’empathie avec ces très jeunes. Pas seulement nous dire que cela pourrait être nos enfants, d’autant que c’est rarement le cas : nous sommes souvent de l’autre côté de la barrière, et ils ne pourraient pas être nos enfants. L’empathie est plutôt de nous rappeler que nous avons tous eus 13, 15, 17 ans, et que c’est l’âge des bouffées de conneries collectives. Elles peuvent être alimentées par bien des motivations (chacune ou chacun a ses souvenirs) : le sentiment d’injustice en fait partie, le plaisir de casser aussi, mais le moteur principal est le regard de son groupe, qui a existé bien avant les réseaux sociaux, et ce sentiment d’immortalité absurde et puissant de l’adolescence. Avec nos oreilles de notre jeunesse, nous comprenons que des arguments sensés comme : « c’était pire avant dans votre cité », ou « vous vous tirez dans le pied en brûlant les services collectifs », ou « vous pouvez être tués » sont parfaitement inaudibles.

 

Réfléchir aux peines et aux récompenses et nous sevrer de la prison

Un autre de nos thèmes est notre erreur collective de croire que la prison est une bonne punition, qu’elle est dans l’intérêt collectif : les peines (et les récompenses!) sont indispensables au respect des règles sociales mais la prison est probablement la plus coûteuse des peines pour la collectivité, dans tous les sens du terme et surtout pour les jeunes. Alors prudence quand on entend dire une nouvelle fois que c’est simple, il suffit de “les mettre tous en prison” et en finir avec “l’excuse” de la minorité. Entendons-nous. Pour les jeunes comme pour les adultes, la “cellule de dégrisement” est une étape indispensable quand quelqu’un “pète les plombs” : c’est même le meilleur service à lui rendre et beaucoup de jeunes ont “pété les plombs” ces derniers jours. Mais après dégrisement ? Nous avons fait des premières propositions pour des peines adaptées aux jeunes, et aussi aux moins jeunes. Nous continuons à chercher plus avant.

 

Protéger les policiers de la police

On assiste à un déferlement de soutien ou de haine envers les deux policiers concernés. Peut-être se trompe-t-on de cible. Un des messages de R! est que les règles du jeu fabriquent les joueurs, beaucoup plus que l’inverse. Une personne devient empathique ou brutale selon les consignes qui lui sont données. Protéger les policiers de la police, c’est protéger les hommes et les femmes qui exercent ce difficile métier de règles du jeu malsaines qui les amènent à se retrouver dans des situations impossibles, à risquer leur propre vie ou celle d’autres personnes. Et ces règles, ce sont leurs chefs qui en sont responsables, et donc nous, citoyens, dans une démocratie. Ce que fait la police est ce que nous lui demandons de faire. Nous devons donc nous poser des questions sur nos règles du jeu. Pourquoi sommes-nous le seul grand pays en Europe dont la police ne soit pas soumise à un contrôle fort et indépendant de l’exécutif ? Comment des règles peuvent-elle autoriser à tirer sur une voiture qui refuse de s’arrêter sans préciser l’évidence : qu’on tire dans les roues ?

Attention à l’enfermement dans des territoires

On connait la logique mafieuse des territoires : chaque gang contrôle le sien. Et certains chercheurs font le lien entre cette logique et celle des émeutiers, qui “défendent” leur territoire. C’est probablement en partie vrai, et cela nous oblige à nous demander si la logique du territoire n’est pas à l’œuvre des deux côtés, et d’abord chez ceux qui sont du bon côté de la barrière et ne veulent surtout pas que “les autres” viennent dans “leur” quartier, leurs écoles, leurs lieux de divertissement. La réconciliation passe par le partage de l’ensemble du territoire national : que la police aille dans tous les quartiers, et que les jeunes aillent dans toutes les écoles. Si un jeune a 20 fois plus de risques de se faire contrôler suivant l’endroit où il est né, et infiniment plus de chances aussi que ce contrôle soit mortel, et même si les chiffres sont très faibles, il y a la base d’un sentiment d’injustice.

Chacun et chacune d’entre nous est parfois saisi d’un puissant sentiment d’injustice. Cela nous aide à comprendre que c’est à la fois mystérieux et prévisible. On peut voir une situation d’injustice comme une fuite de gaz dans un espace clos : on ne sait pas ce qui va déclencher l’explosion ni quand, mais on sait qu’elle arrivera. Toutes les quelques années, nous redécouvrons que nous avons plus de fuites de gaz dans notre espace national que nos voisins européens. Nous savons peut-être moins bien parler pour nous entendre, c’est à dire négocier.